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Les sondages écrivent notre futur politique

« La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être. »

- Marcel Proust


Revenons sur l’idée à laquelle nous étions parvenus dans la chronique précédente : alors que la parole vivante peut engendrer des créations historiques comme certains peuples l’ont prouvé au cours de cette année, les sondages sur les intentions de vote induisent des comportements d’adaptation à un avenir déjà écrit et enferment dans les logiques présentes. Ils ne sont cependant pas vécus comme tels.

Que le citoyen soit hésitant ou bien déjà décidé, il recevra les sondages comme un futur déjà écrit et ne pourra alors que s’interroger sur ce qu’il peut faire pour garantir ou empêcher ce futur. Dès lors, ce n’est plus son opinion ou ses engagements qui seront son critère de choix, mais une certaine idée de l’efficacité qui risque fort de l’inviter dans certains cas à rechercher à peser contre ce qu’il ressent comme la pire des perspectives, et dans d’autres cas à se réjouir de la configuration finale mais à rechercher le signe qu’il pourrait envoyer au premier tour à l’adresse du futur vainqueur. Un certain 21 avril encore tout proche, la certitude répétée que la gauche serait opposée à la droite au second tour, alimentée pendant deux ans par les sondages, éleva la présence de Lionel Jospin à ce second tour au rang de certitude absolue. Un futur nécessaire. Dès lors chacun se sentit en droit, au premier tour, de lui envoyer un message d’exigence de gauche et de mécontentements divers. Dès lors, ce présent engendra un futur modifié, et le cauchemar de Le Pen au second tour.

Jamais sondages d’opinion ne manifestèrent avant autant d’évidences leur capacité non à prévoir l’avenir, mais à le modifier à la façon des prévisions de trafic automobile de « bison futé », que nous évoquions dans notre précédente chronique. Et cette leçon a inspiré les sondages de la campagne présidentielle de 2012. Passons sur tous ceux qui prévoyaient une victoire de DSK, finalement écarté de l’élection dans les conditions que l’on sait. Ils rappelèrent les centaines d’enquêtes qui mesurèrent en 1995 le rapport Balladur / Delors au second tour d’une présidentielle où aucun des deux ne figura.

Cette fois, tout commence vraiment au mois de mars 2011 : deux sondages aux méthodes farfelues placent Marine Le Pen en tête des intentions de vote. Effroi : à droite comme à gauche, l’idée d’un nouveau 21 avril commence à dissuader de voter pour un candidat autre que le Président sortant ou le candidat socialiste. Du coup, les enquêtes suivantes consacrent cette bi-polarisation et découragent bien des autres candidats de se présenter.

On sait désormais qu’entre les intentions de vote et ce que sera réellement le vote, deux candidats seulement bénéficieront d’un réflexe de vote efficace au détriment de tous les autres. Et tant pis pour les convictions profondes des citoyens. Même pour se déterminer lors des « primaires » socialistes, chacun se demande avant tout qui serait le mieux placé pour figurer et l’emporter au second tour. Cela ne suffit pas : malgré l’absence d’échantillon crédible, malgré l’inconnue de la participation à ce scrutin sans précédent, les sondages d’intention de vote vont dès ce niveau pré-figurer qui peut accéder au second tour de la primaire elle-même, et induire la recherche du vote efficace.

Allons plus loin : puisque les sondages d’intention de vote contribuent en fait à les façonner, les divers scrutins finissent soit par leur donner raison, soit par leur donner tort parce que tel était le but recherché. Comme « bison futé » paraît avoir tort lorsque, à l’heure annoncée comme devant être celle des embouteillages, la circulation est finalement fluide : la prévision est démentie parce qu’elle a modifié les comportements des automobilistes dans le sens voulu.

Malgré l’absence d’échantillon crédible, malgré l’inconnue de la participation à ce scrutin sans précédent, les sondages d’intention de vote vont dès ce niveau pré-figurer qui peut accéder au second tour de la primaire elle-même, et induire la recherche du vote efficace.


Je ne choisis plus le moment de mon départ en vacances selon mon désir, mais selon ce que l’on m’annonce comme futur découlant des choix qui découlent de mon désir. En matière d’élection, je ne choisis plus mon vote selon mes idées, mais selon ce que l’on m’annonce comme futur découlant des choix dictés par mes convictions. Je dois abandonner mon être au profit d’une foule extérieure à moi dont je dois ou ne dois par faire partie. Comme l’écrivait déjà Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe à propos de la politique en France, « La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être ».

Mais cette question en amène aussitôt une autre : comment les citoyens ont-ils pu être conduits à concevoir la politique, non plus comme une libre participation à un avenir commun, mais comme le transfert de leur souveraineté à une ou plusieurs personnes providentielles ? Si la démocratie suppose bien sûr le suffrage universel, le suffrage universel suffit-il à assurer la démocratie ? Cette interrogation a vingt six siècles, parce qu’elle est aussi ancienne que l’idée même de démocratie. Il faudra donc y revenir dans la prochaine chronique.

NB : A lire, si ce n’est fait, Le pari mélancolique, du regretté philosophe Daniel Bensaïd, publié aux éditions Fayard, pour sa façon d’articuler l’espace et le temps du politique, à l’aide de Pascal, Marx et Mallarmé. Une œuvre qui invite à s’expliquer avec la politique, en tant qu’ « elle a toujours affaire à l’obscurité et au péril des lendemains ».


Photo via Flickr par Paternité Sarai | Fotography et illustration de Marion Boucharlat pour Owni /-)

Essayiste, Jean-Paul Jouary chronique avec philosophie une présidentielle pleine de philosophie. Retrouvez ses billets sur OWNI.fr.